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Bon anniversaire, monsieur Hart !

ordinateur central

Le 8 mars, c’est traditionnellement le jour où tout le monde se dit que ce serait bien de se rappeler que l’Homme est aussi parfois une femme (en tout cas au moins une fois sur deux). Mais je n’ai pas envie de céder à la facilité, alors je vais fêter autre chose : l’anniversaire de Michael Hart.


Michael Hart a 62 ans aujourd’hui. Sa belle barbe noire a tendance à être de plus en plus envahie par le gris, et il en a marre d’écouter son médecin qui lui demande de faire attention à son tour de taille. A cause du coeur, de la tension, et d’autres bricoles du même genre. Franchement, on ne s’embêtait pas avec tout ça avant. Il y a 60 ans, est-ce qu’on aurait demandé à sa mère, alors cryptographe pour l’armée américaine durant la IIe Guerre Mondiale, de surveiller son cholestérol ? Et son père, comptable de son état, ce n’était surement pas des triglycérides qu’il comptait dans ses petits tableaux pleins de colonnes.

Bon, je vois que je ne te passionne pas, cher lecteur. Quelque chose te chiffonne ?

“- C’est bien sympa,” me réponds-tu alors en baillant, “mais c’est qui, ce Michael Hart ?”

- Michael Hart, c’est tout simplement le premier webmaster du monde. Plus exactement, c’est lui qui, en 1971, a initié le projet Gutenberg en vue de créer la première bibliothèque électronique en ligne.

- 1971 ? Mais, ils avaient des ordinateurs à cette époque ? Et puis en ligne… ça veut dire sur Internet ?

- Pfff ! Jeune ignorant. Ton innocence serait presque touchante si elle ne trahissait pas aussi violemment ton inculture. Il y a eu une vie avant Google, tu sais ? Et même une vie numérique, ne t’en déplaise. A l’époque dont je te parle, Michael étudiait à l’Université de l’Illinois (dont il sortira diplômé en 1973). Et un jour, par l’intermédiaire d’un ami qui était administrateur du réseau informatique du campus, il obtint du temps de calcul sur un ordinateur mainframe.

- Mainframe ? Temps de calcul ?

- Autrefois, la mémoire informatique coûtait un bras et on devait réserver son temps d’utilisation longtemps à l’avance, pour que tout le monde puisse y avoir accès . Quant à l’ordinateur mainframe, c’était une machine centrale qui était censée valoir dans les 100 000 000 de dollars (cent millions, au cas où tu aurais raté un zéro ou deux).

- Houla ! Et on lui a laissé le droit de s’en servir ?

- Oui et non. En fait, il s’agissait davantage d’un petit exploit personnel, ou d’une blaque. Ca s’est passé une nuit, après le fête du 4 juillet. Seul dans les locaux tandis que tout le monde s’amusait ou commençait à cuver, Michael savourait son petit moment de gloire devant du matériel considéré comme quasi-sacré. Et vu le prix, on les comprend. Mais c’était avant tout un garçon juste et responsable, qui estimait entre autres que la plus grande valeur créée par les ordinateurs, ce n’était pas le calcul, mais le stockage, la mise à disposition et la recherche de ce qui était entreposé dans les bases de données ainsi constituées. Alors qu’il cherchait un moyen de prouver sa conception du monde numérique, son estomac lui rappela qu’il tournait à vide depuis un bon moment. Il renversa alors son sac par-terre à la recherche de quelque cochonnerie à grignoter quand il tomba sur la Déclaration d’Indépendance des Etats Unis d’Amérique (que tout bon étudiant américain semble devoir trimbaler sur son dos à longueur de journée). Et ce fut l’illumination, un peu comme si les Pères Fondateurs eux-mêmes lui avait flanqué une grande claque derrière la tête. Durant l’heure qui suivit, il saisit manuellement le texte de la déclaration et l’envoya à tous les utilisateurs du réseau informatique de l’université (ancêtre de l’internet moderne). Ainsi venait de naître la première bibliothèque en ligne.

- Oui, mais bon, un seul document n’a jamais fait une bibliothèque.

- Un seul document, non. Le premier, oui. Il peut devenir l’emblême d’un concept qui prendra une ampleur considérable dès lors qu’il sera perçu par le plus grand nombre. Eh oui, déjà le pouvoir de la communauté en ligne. De plus en plus de gens, étudiants, professeurs, chercheurs, se prirent au jeu et de très nombreux autres textes, généralement du domaine public, rejoignirent rapidement la Déclaration d’Indépendance. On les appelait déjà des e-texts (pour electronic texts) ce qui n’est finalement pas si loin de nos actuels e-books. Il y eut également quelques textes sous copyright rendus disponibles avec la permission de l’auteur. Finalement le projet prit le nom de Gutenberg en hommage à l’imprimeur allemand du XVe siècle dont l’invention allait elle aussi révolutionner le monde du savoir.

- Et ça existe toujours, cette bibliothèque ?

- Bien sûr, et elle comptait même plus de 27 000 ouvrages lors du dernier décompte. D’ailleurs ça me fait penser à un dernier détail amusant : en plus d’être la première bibliothèque numérique, le projet Gutenberg a aussi été le premier site internet, c’est à dire le premier endroit en ligne où des gens ont pu se rendre pour télécharger du contenu, consulter des informations, apporter leur contribution. C’était déjà plus ou moins possible dans les grandes entreprises ou les services de l’Etat, mais ça n’avait encore jamais été fait par et pour le grand public, à l’instar de ce que nous pouvons voir aujourd’hui.

- Impressionnant ! Je pense que je vais casser tous mes contacts Facebook quand je leur dirai que le premier webmaster “civil” a lancé son site il y a presque 40 ans ! Mais LOL ! 1971 c’est quand même la préhistoire. Un peu comme si on apprenait que les dinosaures conduisaient des bagnoles !

- Euh, merci… je suis né en 1970, moi…

- Bah, de rien. Allez, @+ sur Twitter !”

PS : et pour ceux qui seraient réfractaires à l’anglais, de nombreux projets similaires existent pour la francophonie ; le plus connu étant sans doute celui de l’Association des Bibliophiles Universels (ABU) dont le site propose depuis 1993 quelques centaines d’ouvrages du domaine public en accès libre.

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