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Cyber-épopée
Il y a de cela une petite douzaine d’années, la simple mention de mes activités en ligne aurait suffit à attirer l’attention générale sur mon humble personne. Mieux encore, aurais-je dit que je disposais de mon propre site web, ou pire, que j’en concevais quasiment à la chaîne comme d’autres alignaient des baguettes à la vitrine de leur boulangerie, et j’étais presque assuré de faire mon petit effet dans le Landerneau des jeunes-entrepreneurs-dynamiques de la fin du XXe siècle.
Un peu plus tard, avec la radicalisation des cyber-activités, et l’intérêt suscité par ce nouveau monde virtuel auprès des medias (lesquels découvrirent en passant le mot “start-up” au point d’en avoir plein la bouche à la moindre occasion), le premier péquin qui réussissait à coller ensemble deux mauvaises idées pour en créer une troisième bien pire encore était certain d’en tirer son quart d’heure de gloire, du moment que toute cette débauche de géniale inutilité s’épanchait sur la Toile. Il pouvait ainsi parfaitement envisager de s’attirer les faveurs de quelques business-angels en mal de diversification boursicoteuse, au risque de susciter l’attention jalouse de ceux qui continuaient à gagner leur vie de manière traditionnelle (les pauvres !), avec toutefois la contrepartie enviable d’allumer une lueur de concupiscence dans le regard enfiévré des épouses des précités, avides qu’elles étaient de nouveauté et de sensations fortes.
Bon, à dire vrai, cette dernière éventualité restait malgré tout extrêmement peu fréquente, pour ne pas dire rarissime… Mais comme tout cela était exaltant !
Hélas, ces nouveaux héros de l’économie moderne connurent un sort tragique, tels ces stars préfabriquées en studio lancées trop vite sur le devant de la scène. S’éteignant presque aussi vite qu’ils s’étaient illuminés, ils retrouvèrent finalement l’anonymat après avoir fugitivement tutoyé les sommets de la renommée. La faute à qui ? La crise, diront certains. L’implosion de la bulle Internet des années 2000 vous répondront d’autres. La conjonction subite d’Uranus avec ce bon bougre de Jupiter qui n’en demandait pas tant et qui voulait juste tailler le bout de gras avec Venus, déclareront enfin les plus perspicaces.
Eh bien non. Rien de tout cela (même s’il demeure quelque doute sur l’influence néfaste d’Uranus). La raison en est tout simplement la maturité d’Internet. Et une fois les derniers Titans de la Nouvelle Economie abattus en plein vol, le monde du Web s’est cherché de nouveau dieux. Qu’il a fini par trouver.
Aujourd’hui, les vedettes du Réseau ce sont les Experts. Experts en référencement, experts en marketing viral, experts en “search engine optimization“, experts en techniques de positionnement sur Google, tous ces gourous plus ou moins spécialisés (et aussi plus ou moins auto-proclamés) ont réussi, en quelques années, à donner le “La” pour tout ce qui concerne la création et la promotion de sites Web. Ce sont eux qui créent la tendance en disant la décrypter. Ils élaborent de savantes théories qui deviennent bien vite des axiomes incontournables. Ils font école et leur enseignement devient parole d’Evangile pour tous ceux qui espèrent faire leur trou en ligne.
En un mot, ils ont su prendre la place laissée vacante à la tête du troupeau. Mais la différence, c’est qu’ils ont eu plus de 10 ans pour étudier les échecs de leurs prédécesseurs; ils ont patiemment construit leur édifice et ils sont désormais assurés de tenir la barre dans le bon sens. Car, comme dans toute société, si les premiers âges nécessitent des pionniers, voire des combattants, pour que naisse la civilisation, cette dernière a rapidement besoin de gestionnaires et de penseurs pour perdurer.
Et l’avenir alors, que nous réserve-t-il ? Que LEUR réserve-t-il, à ces experts ? Vont-ils eux aussi disparaître au profit d’une nouvelle race de héros ? Il y a fort à parier que non, car désormais, l’avenir, c’est eux qui le créent.
Tags: économie, bulle, business, business-angels, entreprise, experts, gourous, humour, internet, marketing, référencement, Web
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